Interview de Tristan Nitot, par Grégoire

Cette semaine, je ne serai pas le véritable auteur de mon billet. Je relaie en fait ici une interview de Tristan Nitot réalisée par un bon ami, Grégoire Coustenoble. Il l’a fait principalement dans le cadre de sa formation en licence de communication à Paris 8. Et parce que ça reste aussi intéressant en dehors du contexte estudiantin, il eut été dommage de perdre ce texte au milieu des archives d’université.

Pour ceux qui débarquent, sachez que Tristan Nitot est le président et fondateur de Mozilla-Europe, association française promulgant l’utilisation de standards ouverts pour le web, et étendant à l’Europe le déploiement des produits et de la philosophie de la fondation Mozilla.
Pour le reste, autant passer directement à l’interview.

Tristan qui?

Tristan Nitot au repas Firefox 1.5
Tristan Nitot: bisounours au regard de tueur…
Photo de Michel Valdrighi du repas à l’occasion de la sortie de Firefox 1.5.
Greg et moi y étions aussi… d’ailleurs je crois qu’on m’aperçoit là… flou dans le coin. :p

  • Pourriez-vous me donner l’intitulé de votre métier ainsi qu’en quoi il consiste ?

    Je suis président et fondateur de Mozilla Europe. Je suis porte-parole du projet Mozilla en Europe.

  • Egalement quel est le parcours (formation et professionnel) qui vous a conduit à votre poste ?

    J’ai une formation d’ingénieur en informatique (ESI), complétée par un Mastère Spécialisé en Management Social des Organisations (ESCP). Plus de détails sur http://www.nitot.com/cv/ (plus à jours depuis 2 ans).

Quelques questions s’il vous plaît!

  1. Vous êtes à la tête de Mozilla Europe (affilié à la Mozilla Foundation), donc une association à but non lucratif dont la mission est “Rétablir le choix et l’innovation sur Internet”. Comment parvenir à ce but et quel est le rôle de Mozilla Europe et surtout votre propre rôle dans cette mission ?

    La méthode utilisée est relativement simple : il faut d’abord faire un produit concurrentiel sur le marché des navigateurs, Firefox. Il faut s’assurer qu’il est adapté (on dit “localisé” dans notre jargon) pour les différentes communautés d’utilisateurs qui parlent des langues différentes. Ainsi, Firefox est traduit dans 35 langues, et le site Mozilla-Europe.org est disponible en 21 langues. Ensuite, il faut que le logiciel soit utilisé, sinon son impact est négligeable. Pour cela il faut le promouvoir.

    A titre personnel, je ne m’occupe pas du produit en tant que tel. Mais je travaille à animer la communauté des développeurs en Europe et à promouvoir Firefox.

  2. Mozilla Europe a la double particularité d’être une association (à but non lucratif) et de travailler dans le domaine du logiciel libre. Comment fait-on pour vivre de son métier dans ce contexte particulier ?

    Pendant longtemps, il a été prévu pour Mozilla Europe de reposer exclusivement sur le travail des bénévoles. Aujourd’hui, il est possible de rémunérer cinq permanents en Europe, grâce à des subventions de Mozilla Foundation (organisation à but non lucratif américaine). Cette dernière a des partenariats avec des grands acteurs du Web, qui profitent de l’audience générée par l’utilisation de Firefox.

  3. Le monde du logiciel libre est basé sur la collaboration et la relation aux utilisateurs est privilégiée. Comment communique-t-on et fait-on la promotion de ses produits dans ce cadre et dans le cadre du web ?

    Chez nous, le bouche à oreille et la créativité sont essentiels. Nous avons une communauté d’utilisateurs qui font la promotion de Firefox via le site SpreadFirefox.com. Ce sont eux qui ont financé des pleines page de publicité dans le New York Times et le Frankfurte Allgemeine Zeitung, en vue de démontrer leur enthousiasme pour Firefox. Nous avons récemment organisé un concours de spots publicitaires de 30 secondes pour Firefox. Nous avons eu plus de 280 candidatures, dont certaines sont époustouflantes. Toutes sont hébergées par le site FirefoxFlicks.com , et je vous recommande tout particulièrement celle-ci : http://firefoxflicks.com/flick/?sort=pop&id=20674. Nous avons prévu d’autres actions originales dans les semaines à venir.

  4. En faisant une petite recherche sur le standblog avec les mots clés “langue de bois”, on peut voir que c’est un terme que vous utilisez souvent à propos de la communication de différentes entreprises “propriétaires”. Récemment on vous a accusé de céder au politiquement correct. Est-ce un trait inévitable de la communication, même dans le domaine du Libre où la “philosophie” et l’éthique ont leur importance ?

    Quand je m’exprime sur Standblog.org, mon site personnel, les gens ont du mal à faire la différence entre l’individu et la fonction de président de Mozilla Europe, même si c’est précisé sur chaque page du site. En représentant un projet qui gagne en visibilité, l’audience de mon site augmente, et touche plus de lecteurs occasionnels qui ignorent le contexte de mon site, son historique, les raisons pour lesquelles je me suis engagé bénévolement dans cette aventure. Du coup, c’est beaucoup plus difficile de faire passer mes propres idées sans qu’elles soient comprises de travers, et c’est extrêmement frustrant.

  5. Les statistiques d’utilisation de Firefox sont très positives et vous avez réussi à bousculer un secteur qui — paradoxalement dans le secteur des nouvelles technologies — était stagnant et, plus grave dans le domaine du web — voulu ouvert par son concepteur Tim Berners-Lee — tendait à se fermer vers une “plateforme” unique. Quelles sont, pour vous aujourd’hui, les perspectives d’avenir du web ?

    Le Web, et Internet en général sont des chances pour l’humanité que ce soit en terme d’accès à la Culture, pour la création de Communautés d’interêt, ou encore pour le Commerce. A mon sens, c’est comparable en terme d’impact à l’invention de l’imprimerie par Gutenberg. Tout cela a été rendu possible par l’existence de standards auxquels il suffisait d’adhérer pour se connecter au Web. Je pense au protocole HTTP, au langage HTML et au réseau TCP/IP, en particulier. Cela a été source d’une innovation jamais vue auparavant. Mais maintenant qu’Internet est devenu un outil utilisé par plus d’un milliard de personnes, il est extrêmement tentant, pour des grandes entreprises, de tenter d’en privatiser une partie, au dépends de l’intérêt commun. C’est arrivé par exemple avec la messagerie instantanée, où un client d’AOL Instant Messenger ne peut peut pas discuter avec un client de MSN Messenger ou un client de Google Talk. Est-ce que la téléphonie mobile serait aussi pratique (et donc répandue) si on ne pouvait pas appeler un poste SFR depuis un mobile Orange ? Non, bien sûr. Et pourtant c’est ce qui se passe dans le domaine de la messagerie instantanée. Il en est de même avec la téléphonie dite “sur IP”, dont Skype est le représentant le plus connu. Pour téléphoner gratuitement d’un ordinateur à un autre ordinateur, il faut que les deux soient équipés de Skype, sinon ça ne fonctionne pas du tout. Voilà deux exemples de privatisation d’Internet qui ont réussi aux entreprises, aux dépends des utilisateurs et de l’avenir d’Internet. Il est essentiel que les entreprises privées puissent gagner de l’argent en proposant leurs services sur Internet, mais je pense qu’il faut être très vigilant pour que cela ne limite pas le potentiel d’Internet.

Quelques liens pour terminer en beauté