Un gentil dictateur à vie… détrôné?!

J’ai toujours (ce “toujours” se reférant aux 2 ans et demi depuis lesquels je connais et utilise les Logiciels Libres) cru que les Benevolent Dictator for Life (dictateur à vie bénévole) étaient intouchables. Ces derniers sont arrivés à une sorte de sommet, un sommet non de gloire, de richesse, ou de puissance. Ils ne sont pas des rocks stars, ni des dictateurs politiques dirigeants des armées entières, ou des gourous d’une quelconque société secrète, qui manipulent les gouvernements, et dont un seul mot serait capable de faire tomber Microsoft. Non, mais par contre, ils ont acquis le respect de leurs compères du monde du Libre, et de l’informatique où ces “dictateurs” sévissent. Leur avis importe toujours, et on reconnaît leurs connaissances, leur dévouement au Libre et à leurs projets.

Un Gentil Dictateur menant ses troupes en confiance à la victoire.
Un Gentil Dictateur menant ses troupes en confiance à la victoire (source: photo de Christian Koehn sous GFDL).

Certaines personnes les critiquent, voire les dénigrent régulièrement, et ce même parmi les fervents défenseurs du Libre. Pourtant soyons clair: il est évident qu’ils ne sont pas parfaits, moi-même trouve régulièrement des choses à redire à ce que font ou disent certains. Cependant tant qu’ils ne changent pas soudainement de bord, virent à fond propriétaires, ou se mettent à saboter leur propre travail sciemment, alors ils méritent le respect, que mérite tout contributeur au Libre; et eux en particulier leur place actuelle de dictateur car ils sont — ou ont été — des contributeurs importants.
En particulier, une chose qui les définit est qu’ils ont toujours été les instigateurs de grands projets ayant eu un impact non négligeable sur l’économie Libre. Parmi ces grands dictateurs, les plus connus sont par exemple Linus Torvalds, pour son noyau de système Linux; ou encore Stallman, l’homme qui fut à la base de la Free Software Foundation, et donc de la philosophie du Logiciel Libre; Tim Berners Lee, pour avoir été à l’origine du web; Mark Shuttleworth pour sa récente réussite avec la distribution Ubuntu, mais aussi ses importantes contributions financières et de sa personne envers le Libre; Jimmy Wales, à la base de l’encyclopédie Wikipedia, etc. Certains sont des dictateurs moins connus, pas forcément à un plus bas niveau, mais tout de même plus discrets, sachant rester dans l’ombre peut-être. Parmi ceux-là, je plaçais Gaël Duval.

Evidemment pour beaucoup de gens, il est moins connu, voire inconnu. Pourtant, il est à l’origine d’une des meilleures distributions GNU/Linux qui ait existé: Mandriva Linux. Ce fut ma première distribution, et je l’utilise encore. A l’époque, Linux était pour moi un mot abstrait, je ne connaissais que Windows, et les logiciels propriétaires (je ne devais même pas savoir ce que signifiait un “Logiciel Libre”). J’ai pourtant formatté mon disque dur, supprimé totalement mon ancien système, installé une Mandrake 9.2… et j’ai été conquis! J’ai testé quelques autres systèmes depuis, suis même tombé amoureux de la Gentoo. Mais Mandriva reste un excellent système, et c’est celui que j’utilise jusqu’à présent pour “convertir” les gens au Libre. Même si je ne connais pas aussi bien les anecdotes qui peuvent graviter autour de Gaël Duval que je connais les péripéties de Linus Torvalds, ou bien de Stallman, j’ai eu plusieurs fois l’occasion d’apprécier des articles sur lui, des interviews, et j’avais vraiment adoré sa réponse à la FAQ de Mark Shuttleworth (si on me demande, je préfère 100 fois l’usabilité, et la philosophie de Mandrake/Mandriva Linux à celle de Ubuntu Linux, mais évitons ici les trolls svp. Comme je disais, je respecte toutefois énormément Mark Shuttleworth et ce qu’il fait pour les logiciels Libres).
Donc pour moi, Gaël Duval est un grand homme, je l’admire en un sens, et le respecte, car il a su faire dans sa vie une chose que j’aimerais faire dans la mienne: la dévouer à une belle et juste cause. Fondateur, et créateur de Mandrake, devenu Mandriva Linux, il était très naturellement un grand dictateur, non plus “bénévole”, puisque son projet a donné naissance à une entreprise (ce qui est bien!) pour laquelle il travaillait, mais bel et bien “bon”, ce que peut tout à fait signifier “benevolent”.
Pourtant j’apprends hier… qu’il a été viré de Mandriva Linux! Sur le coup, comme il ne l’avait pas encore commenté sur son blog, je m’attends à ce que soit annoncé qu’il avait simplement envie de passer à autre chose, et de se lancer dans un autre projet. Mais non, il s’avère qu’il a bel et bien été chassé comme un malpropre de la boîte qu’il a lui-même fondé, basée sur le projet qu’il a lui-même créé! D’ailleurs, il prévoierait de poursuivre Mandriva. Je dois avouer que ça m’a fait un coup. Les dictateurs du Libre sont-ils alors vulnérables au capitalisme? Je comprends bien qu’une entreprise puisse avoir des difficultés financières. Je comprends même tout à fait qu’elle puisse en arriver à licencier du personnel, si c’est vraiment le seul moyen de remonter, et de ne pas couler. Mais… pas une figure si emblématique, un personnage si important dans le paysage Libriste, et qui a tant fait pour ce mouvement. Je ne comprends pas leur décision, non seulement économiquement (ça ne va sûrement pas leur faire de la bonne publicité), ni humainement, ni intelligemment, ni bêtement, ni rien en fait. Ils ont juste voulu satisfaire quelques petits actionnaires mesquins, et se débarrasser d’un caractère de leur entreprise. Si c’est ça la capitalisation, alors vraiment non vraiment. Le caractère humain de l’entreprise — même Libre — peut vraiment disparaître quand il s’agit de gros sous. Je ne m’étends même pas sur les fous rires que vont se payer les boîtes de logiciels proprios quand ils verront un grand nom du Libre se battre judiciairement contre son ancien “bébé” qui s’est retourné contre lui (même Microsoft a eu la décence de garder une excellente place pour Bill Gates en tant qu’ingénieur en chef, quand ils ont promu Steve Ballmer à sa place de président en 2000). On se demande vraiment ce qui leur est passé par la tête. Dans le logiciel Libre, ces figures emblématiques de dictateur ne sont pas forcément les “chefs” de fait, ils ne dirigent souvent pas officiellement. Cependant ils sont écoutés, et leur parole a de la valeur; et ils représentent des fédérateurs de (bonnes) volontés, et de participation (d’ailleurs le dernier poste de Gaël Duval à la tête d’un département communauté — après avoir été responsable communication — pour améliorer l’image de Mandriva, est assez significatif). Ecarter de force un tel dictateur de sa communauté est pour moi une énorme erreur, comme changer un logo: soit finalement tuer un symbole.

Personnellement, je pense qu’il y a de fortes chances que je cherche une autre distribution. Mes choix se sont tournés vers le Libre par philosophie, et je ne vois pas pourquoi ça changerait maintenant. Evidemment il pourrait y avoir un retour en arrière, Mandriva pourrait encore tenter de se rattrapper et de réembaucher Gaël Duval. Il est alors juge de décider évidemment, mais après un tel coup, je ne sais pas si ça vaudrait le coup. Ils ne le méritent peut-être plus. Je comprends cependant que ça doit être dur de lâcher une si grande partie de sa vie. Mais pour moi c’est un peu tard.
C’est un jour pluvieux pour les logiciels Libres, je vous le dis ma bonne dame…

Néanmoins, notons que Gaël Duval a su retomber sur ses pieds, comme un chat expert qu’il est, puisqu’il a déjà remonté une nouvelle boîte, et prévoit de nouvelles aventures dans le Libre avec Ulteo.
Comme quoi, tout mauvais jour a aussi ses rayons de soleil qui pointent entre les nuages.

Ajout du 17 mars 2006 (2H00): Gaël Duval a publié sa version des faits sur son site.

2 Responses to “Un gentil dictateur à vie… détrôné?!”

  1. Jehan says:

    Salut,

    l’affaire a assez peu évolué jusque là. Mais bon des infos filtreront sûrement par le procès à venir. Mon opinion actuelle s’est radouci quant à Mandriva. Mais en gros, mon état d’esprit actuel face à cette affaire, je l’ai écrite là: http://linuxfr.org/comments/694730.html#694730

    Un lien assez “intéressant” vis à vis de cette histoire est le communiqué du PDG de Mandriva sinon: http://wwwnew.mandriva.com/en/company/press/pr/interview_of_francois_bancilhon_ceo_of_mandriva

    Voilà voilà…

  2. [...] Est-ce que donc, parce que les temps “changent’’ (aux dires de certains — dont Ploum — mais je ne vois pas trop ce qui leur fait dire cela), qu’il faudrait reléguer ces monstres de Liberté aux livres d’histoire? Nous sommes certes en des temps (mais ne l’avons-nous pas toujours été?) où l’image compte, où une sorte de beatnik dans un parlement fait effectivement désordre. Et donc, est-ce pour cela que nous devons accepter cet état de fait? Il n’en reste pas moins que Stallman est un gars génial, très intelligent, un scientifique reconnu (lisez un peu sa bio du wikipedia). Doit-on accepter donc qu’on s’arrête à l’image qu’il donne pour trouver de nouveaux leaders plus propres sur eux? Je ne pense pas qu’il doive y avoir un cycle des représentants du Libre, comme des chefs de tribus où les vieux faibles laisseraient la place aux jeunes forts. Pour moi le Libre, c’est le fait que toutes les figures charismatiques peuvent travailler ensemble, pas qu’elles se remplacent. Et Stallman fait partie de ces figures charismatiques (on retrouve un peu de mon opinion sur les “gentils dictateurs à vie“). En outre quand on lit certains (Daniel Glazman en l’occurence, et d’autres en commentaires) considérer naturel qu’un personnage de l’importance de Richard Stallman soit refusé à Matignon pour une discussion sur le sujet des DRM (alors que les Majors ont eu leur droit à la parole), je ne peux qu’être déçu. Stallman ne mérite-il pas plus de considération quand il demande poliement une entrevue sur un sujet politico-technique d’actualité avec un officiel? [...]