19th juin 2006
On n’aime pas les intégristes!
Richard Stallman[0] n’est pas “bon chic bon genre”. Je ne crois pas l’avoir jamais vu en costard-cravate. Je doute qu’il soit du genre à proférer des politesses mielleuses et douces courbettes pour adoucir les interlocuteurs, voire même ses adversaires d’opinion. En fait, il est l’inverse de toute cela. Touffe de poils jamais coupée, mal coiffé et rasé (enfin… “mal” est un euphémisme, j’aurais tendande à dire “pas” à la place), tee-shirts fades, gros bide. Il est tout ce que notre société ne peut considérer comme un “beau gosse”, bien sapé et intégré. En plus il est l’archétype même du Geek libriste. Je ne vous parle même pas de sa page web, l’anté-web 2.0. En clair il n’est pas un commercial et il se fout de son image.

Haze on Richard, Stallman à la Flashmob Anti-DRM du 9 juin 2006 à Paris (photo sous licence LAL, par Jeremie Zimmerman)
Forcément peut-on alors s’étonner que beaucoup de gens ne l’aiment pas, pour ne pas dire qu’ils l’exècrent? Attention, je ne parle pas des pro-proprios, des développeurs de Microsoft, ou du grand public. Non je parle même de libristes convaincus qui disent constamment du mal de lui. On en vient à se poser des questions ainsi quand un ubuntueros (je crois que c’est le terme qu’ils emploient chez Ubuntu) belge très impliqué (et parfois intéressant) en vient à dire:
But this talk was interesting because I’ve learned that there’s still one major obstacle to massive free software adoption : Richard Stallman himself. He did great stuff years ago but now the time has come to change. He does more harm than good. You send someone like him to the European Parliament and you are astonished that the parliament wants Software Patents ? Please stop refer to him as a Free Software Leader. We need a new generation of (cheer?)leaders…
Je lisais régulièrement d’autres diatribes anti-Stallman sur des blogs ou articles divers et variés. Mais jamais je ne réagissais. Je n’aime pas beaucoup les confrontations qui ne mènent nulle part.
C’est alors que je tombe sur ce billet zdnet The most hated man in cyberspace[2]. Pour une fois, ce billet bien écrit et d’un avis similaire au mien me donne envie de relayer mon opinion sur cet homme.
Il est évident que Richard Stallman ne doit pas être un homme évident. Il est une sorte d’intégriste du logiciel Libre (et pour cause, il en est l’origine, l’esprit même!). D’ailleurs je comprends tout à fait que certains peuvent réagir mal en lisant dans une interview:
Je vais me faire l’avocat du diable…
[ferme] Je préfère que vous ne le fassiez pas car je ne veux pas avoir un débat avec les adversaires. Et si je le fais, je suis très mauvais dans les débats et je me fâche. Si vous voulez voir comment je me fâche, c’est une manière de le faire. Si ce n’est pas le but, posez la question de manière plus neutre.
On se dit “oulaaah, il est pas très ouvert au débat lui”.
Pourtant je le comprends bien. Comme je l’ai dit, pendant longtemps j’ai moi-même évité de rentrer dans les discussions enflammées pro/anti Stallman (comme dans innombrables d’autres discussions où j’avais un avis). Est-ce de la lâcheté devant les arguments adverses? Je ne pense pas. Est-ce de la mauvaise foi de ma part? Je ne vois pas comment l’opinion qu’on a d’une personne peut être biaisée. Est-ce qu’ainsi je laisse gagner l’opinion adverse? Et bien en fait, c’est sur cette question que tout repose. Je ne crois pas qu’alimenter ce genre de débat est réellement en faveur de ce que je veux promouvoir. Je ne crois pas non plus qu’il faille absolument justifier chacune de ses pensées. A la limite ce serait même au contraire plutôt l’apanage de ceux qui doutent et essaient de se rassurer. Je connais mes arguments. Je n’ai pas besoin de les donner à des gens qui ne veulent de toutes façons pas les comprendre, car ils se sont arrêtés eux-même aux leurs. Ca ne fait avancer personne (ni eux, ni moi).
Et puis c’est comme les journalistes qui font de la pub pour des produits qu’ils n’aiment pas en écrivant des articles, des livres, des billets dessus pour critiquer. Je n’ai jamais compris cela et je trouve cette réaction assez ridicule (”t’aimes pas, t’en parles pas” serait davantage ma logique. Là je parle de Stallman par contre, parce qu’il est cool). Comme Obiwan disait, la lutte est vaine, mais il y a d’autres manières de vaincre (yeaaah ça c’est de la référence
).
Stallman quant à lui a en face de lui des gens qui veulent remporter un maximum d’argent en verrouillant les contenus numériques. Ecouteront-ils vraiment cet illuminé qui leur parle de liberté culturelle? Il sait bien que non. Ce n’est pas dans le débat avec les majors qu’il arrivera à contrer les DRM (il n’y obtiendra qu’une perte de temps en langue de bois de leur part), mais en allant directement aux sources des lois (ce qu’il fait).
Donc oui, Stallman est un gars spécial. Il est évident qu’il est une sorte d’intégriste. Mais des gens comme lui ont changé l’informatique d’aujourd’hui. Certains affirment qu’on n’aurait pas eu besoin de lui, que le logiciel Libre existait bien avant lui. Mais non. Le concept de logiciel Libre (associé à ces termes précis) vient de lui, de même que les 4 libertés fondamentales. Il ne faut pas tout confondre. Le fait que ces détracteurs évoquent est plutôt qu’à une époque antérieure, il n’y avait pas d’idée de logiciel propriétaire, mais donc pas non plus Libre de fait (la fameuse philosophie de bistrot du “sans le mal, pas de bien“). Les logiciels étaient surtout de la valeur ajoutée que les développeurs de la planète s’échangeaient librement. Mais quand des entreprises sont nées pour en faire un commerce et en “propriétarisant” tout cela, la liberté d’antan aurait été perdue si Stallman n’avait pas fait naître l’idée même de logiciel Libre. C’est ainsi que Stallman est bien le père du logiciel Libre, de même que — pour reprendre l’image si bien trouvée de Dana Blankenhorn (cf le lien déjà donné) — Stallman n’est pas le père de l’Open Source, il en est même le grand père (pour un petit historique de l’Open Source, et des différences avec le logiciel Libre)!
C’est pourquoi j’admire également Stallman. Il a fait beaucoup pour l’informatique. Et par conséquent il fait encore énormément aujourd’hui. L’informatique ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui sans le mouvement qu’il a créé, lequel continue encore quotidiennement à tenter d’améliorer ce présent propriétarisé par des entreprises geôlières.
Est-ce que donc, parce que les temps “changent” (aux dires de certains — dont Ploum — mais je ne vois pas trop ce qui leur fait dire cela), il faudrait reléguer ces monstres de Liberté aux livres d’histoire? Nous sommes certes en des temps (mais ne l’avons-nous pas toujours été?) où l’image compte, où une sorte de beatnik dans un parlement fait effectivement désordre. Et donc, est-ce pour cela que nous devons accepter cet état de fait? Il n’en reste pas moins que Stallman est un gars génial, très intelligent, un scientifique reconnu (lisez un peu sa bio du wikipedia). Doit-on accepter donc qu’on s’arrête à l’image qu’il donne pour trouver de nouveaux leaders plus propres sur eux? Je ne pense pas qu’il doive y avoir un cycle des représentants du Libre, comme des chefs de tribus où les vieux faibles laisseraient la place aux jeunes forts. Pour moi le Libre, c’est le fait que toutes les figures charismatiques peuvent travailler ensemble, pas qu’elles se remplacent.
Et Stallman fait partie de ces figures charismatiques (on retrouve un peu de mon opinion sur les “gentils dictateurs à vie“).
En outre quand on lit certains (Daniel Glazman en l’occurence, et d’autres en commentaires) considérer naturel qu’un personnage de l’importance de Richard Stallman soit refusé à Matignon pour une discussion sur le sujet des DRM (alors que les Majors ont eu leur droit à la parole), je ne peux qu’être déçu. Stallman ne mérite-il pas plus de considération quand il demande poliment une entrevue sur un sujet politico-technique d’actualité avec un officiel?
Je pense que ce genre de personnes un peu excentriques, hors normes, est nécessaire pour nous rappeler de temps en temps tout ce qu’on accepte sans rechigner pour se construire une image. Je pense que je l’aime beaucoup parce qu’il déteste les compromis comme moi. Ce n’est peut-être pas un gars très pragmatique, plutôt un idéaliste. Cet homme fait passer ses valeurs avant tout, et pour cela on le considère un peu comme un fou. Mais quel rafraichissement en comparaison de tous ces commerciaux au regard en biais, de tous ces politiciens aux programmes fantômes… et finalement de tous ces gens qu’on croisent dans la rue et qui se mentent à eux-même.
Une petite douche fraiche de temps en temps avec un fou comme Stallman, ça ne fait pas de mal. Et puis bon, intégriste peut-être… mais l’avez-vous jamais vu méchant? Je l’ai un peu observé à la flashmob anti-DRM (cf la photo), et les commentaires des gens, c’est qu’il ressemble à un gros nounours souriant. Et c’est vrai. Stallman, le gros gentil nounours intégriste, génial et efficace qu’il nous faut.

Photo sous CC by-sa prise par TacoDeposit .
[0] Pour les paresseux: père et fondateur de la Free Software Foundation, et donc du logiciel Libre.
[1] Traduction par mes soins: “Mais cette conférence fut intéressante du fait que j’ai appris qu’il y avait encore un obstacle majeur à l’adoption du Logiciel Libre: Richard Stallman lui-même. Il a beaucoup fait des années auparavant mais les temps ont changé. Il fait plus de mal que de bien. Envoyez quelqu’un comme lui au parlement européen, et vous vous étonnez que le parlement réclame des brevets logiciels? S’il vous plaît, arrêtez de vous reférer à lui comme la tête du Logiciel Libre. Nous avons besoin d’une nouvelle génération de représentants.”
[2] En résumé pour les anglophobes, il s’agira d’une opinion similaire à la mienne. Stallman est sûrement l’un des hommes les plus détestés du “cyberespace”, mais pour tout ce qu’il a apporté pour la liberté et pour l’informatique, l’auteur (Dana Blankenhorn) l’admirera à jamais.
P.S.: encore une fois, le lien zdnet qui a déclenché cet article m’a été relayé via le Standblog.